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A propos du projet des grands formats,
à l'atelier de Noisy-le-Sec.
Nathalie Regard, 2001

 

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J'ai commencé à composer ces grands formats en réaction à "Coleras Errantes",
ma dernière exposition Casasola faite à Mexico en 2000. Ce sont des polyptyques qui sont des portraits en friction. Des images photographiques dessinées, disséquées d'espaces internes, dans le plan émotionnel et plastique, sur des surfaces restreintes. Les images étaient en cadres fragmentés et en tension permanente. Je cherchais le conflit et voulais voir la limite, une façon stratégique et vitale d'affronter le monde.
Les Grands Formats (titre provisoire) est un projet d'été, de chaleur, de brûlure, de combustion, encore plus arrogant, plus extraverti mais à la fois plus romantique et plus puissant.
C'est une peinture au son très techno-industriel.
Cela correspond à l'idée que j'ai du désert dans l'absolu, une tentative de mutation profonde. Au début je voulais appeler ça "un musée érotique" parce que pour moi il représente une ode à l'artifice, mais je n'avait pas besoin d'un titre aussi littéral.
Je l'ai composé à Paris en automne, idéalement il faudrait le voir dans un grand espace avec un éclairage électrique où l'on puisse avoir beaucoup de recul.


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Avant les gens appréciaient les oeuvres chez eux, mais la technologie à changé beaucoup les choses. L'art plastique contemporain n'est plus seulement une activité visuelle comme ce l'était il y a un siècle, car l'image à pris un rôle de discours. En ce moment les meilleures expositions se passent dans des lieux publics ou collectifs, ce qui nous éloigne de la maison. On a l'impression qu'aller voir des expos c'est entrer dans un grand cirque, un paroxysme chaotique en considérant leur complexité, et ce spectacle ne peut être qu'une expérience collective.
Mais je pense que l'activité créatrice est également une rébellion qui peut se passer aussi dans la solitude.
Depuis toujours on a des activités extérieures, des passions différentes qui nous éloignent de la maison. Pour composer ces tableaux j'ai dû aller, sur invitation, dans des gigantesques usines ou fonderies d'acier où l'air était irrespirable, c'était l'enfer. J'ai fait beaucoup de photos partout dans plusieurs usines. Pendant les vernissages et des soirées, j'ai rencontré des personnes qui m'ont donné la possibilité de visiter des entrepôts, usines, hangars, etc., des bâtiments et des lieux qui sont en activité ou qui ont changé radicalement d'activité, qui sont devenus des espaces vides, par exemple l'atelier du lycée où je travaille, un ancien atelier d'électricité où il n'y a pas un seul robinet.
J'ai pris beaucoup de clichés avec un appareil de poche et j'ai composé le montage à la maison. C'est donc aussi une déclaration d'amour à l'appareil photo de poche.


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J'ai du mal à trouver un nom pour ce projet, c'est une sorte de lumière zénithale qui ne peut que voir sa décadence. C'est aussi l'image de la fumée qui s'élève d'une bougie que l'on vient d'éteindre.
La domination des formes n'est pas la communion avec l'éternel, ni la forme la plus proche. Je ne suis pas religieuse car la religion représente pour moi l'autorité. Bien que le Mexique soit un pays très catholique, si je devais prier, ce ne serait pas avec ça. Si j'avais une religion, ce serait la liberté. Mais la liberté comme la vérité n'existent pas sans l'expérience.
Cette série est un cri désespéré qui ne prétend pas dire que tout va bien, mais plutôt une ouverture à l'inquiétude. J'ai voulu pousser fort, j'ai amplifié l'image pour demander et imposer l'attention du public. C'est une oeuvre qui doit pousser les gens vers l'inquiétude, au trouble d'une beauté apparente, pour s'interroger sur la valeur symbolique de cette nature plutôt bruyante dans sa contemplation.
Il n'y a pas d'issue, le seul espoir c'est la reconstruction. C'est après ça que j'ai peint "Ecatepec II".


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Cette façon d'aborder les choses c'est parce que le sublime est là, dépasser la peur de détruire, une destruction qui emporte des formes et des modèles et que cela prend recul sur moi.
Je commence déjà à m'éloigner car j'ai toujours essayé de trouver un équilibre émotionnel, intellectuel et physique. A force de voir le voyant dans le rouge en permanence, ce qui a fait énormément de dégâts sur moi, j'avais besoin de rétablir un équilibre.
Peut être va t-il falloir beaucoup de temps mais la peinture m'aide à m'en sortir.
Dans le mouvement, la destruction peut être un paroxysme du renouveau, c'est une rébellion pour moi, pas une échappatoire mais un espoir qui s'offre dans le chaos. J'ai l'impression de chercher toujours la même chose mais d'une manière pas aussi évidente.


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Je voudrais exposer ça dans des aéroports ou des gares, là où les espaces sont amples, où l'attention des gens qui sont de passage, ou en état d'attente, entendront ce cri. Ce sont des espaces liés à la communication où il y a un grand flux de public.
Dans ces espaces, il y a une énergie particulière, une euphorie qui va dans le sens qui m'intéresse. Ces tableaux imposent beaucoup d'énergie où on retrouve l'image allégorique de la mort dans l'inconscient collectif. L'intérêt de passer par là est associé à celui de la créativité, comme la drogue l'est dans toutes les civilisations. Parfois, ce n'est pas si facile de s'écouter soi même. On peut être impressionné de soi même si l'on se voit tout les jours pendant cinquante ans.


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Maintenant je suis là, mais je commence à m'éloigner. Le dernier diptyque que j'ai fait c'est "Ecatepec II" où je m'aperçois que la nature n'est qu'un concept et la libération n'est que la reconstruction d'une morale.
Je suis reparti pour trouver mes repères. Cette facette qui est la mienne commence à revenir mais je me sens obligée de garder cette expérience comme un espoir. Maintenant je me sens plus forte.
J'ai beaucoup de chance parce que j'ai une vie qui me permet d'être en contact avec ma passion.
J'ai aussi appris que c'est parfois nécessaire de détruire pour crée, même dans les relations entre les personnes. Je ne veut pas être à l'écart de mon rêve et de ma raison de vivre. Je ne peux que dire au gens qui ne font pas ce qu'il veulent dans leur vie d'essayer de vivre dans leur rêve.


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J'ai toujours était obsédée par la vérité, faire une peinture aussi réelle que possible. J'ai lu un livre où l'auteur a créé un personnage et à la fin il rencontrait vraiment ce personnage. La peinture c'est ça, faire que les choses existent. Je n'arrête pas de me surprendre du caractère prémonitoire de l'oeuvre. J'ai été consciente de ça en faisant ces grands formats.
Cette façon d'imager le monde est finalement une bonne représentation de la vision qu'on a des humains et du paradis. Il y a aussi le côté innocent, une volonté de changer la vie, de créer une bulle, une réalité à part. Si tu y crois très fort, elle finira par exister. C'est un artifice très doux de la création.


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Dans cette installation, je voulais que la peinture soit un couloir qui semble ne jamais s'arrêter, où les tableaux se mélangent doucement entre eux. Mais malheureusement ils se sont séparés en espaces différents qui enferment des aspect de mon être. Il y a une séparation flagrante entre "Tlanepantla" et le reste. C'est reflet de ce qui s'est passé en moi.
Avant, je ne voulais pas faire ça. Maintenant il y a un début et une fin, c'est un territoire où la communication est frontale.
Je voulais être dans une extase intérieur partagée, mais pour ça il a fallu passer par la hache qui sert à couper les bûches qui servirons à faire du feu. Beaucoup de gens on peur de se livrer à cette violence, il l'associent à la dépression. Pas moi. Ces peintures sont une façon de montrer ça.


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Chaque peinture, comme chaque série de peintures, doit me satisfaire à tout les niveaux : émotionnel, intellectuel, visuel et physique. J'aime travailler en solitude, mais les gens avec qui je travaille sont très importants aussi, même les gens que je vois. L'oeuvre est liée à ma vie, à mon quotidien. Je suis comme une éponge et tous ces éléments conditionnent le résultat. Le travail en solitude à l'atelier c'est une façon de mettre de l'ordre dans tout ça, de clarifier les choses.
Je me réveille, je prends le train de banlieue, et quand j'arrive je passe des heures à déplacer des choses, j'entends mes idées qui se mettent en place, je me prépare à faire des couleurs, ensuite la peinture se fait toute seule et j'adore ça.
Je suis comme un chef d'orchestre, c'est très naturel pour moi. En plus, je suis mégalomaniaque, mais quand je travaille avec des gens, j'aime que tout le monde apporte ses idées. Je n'aime pas les contrôler. Au contraire, je les encourage. Je n'ai pas peur de me relever les manches, j'aime le travail. J'ai toujours la pression sur moi mais je ne veux pas accélérer le processus. Je me sents comme une mère et un père à la fois, je les alimente mais ne les contrôle pas. Je suis plutôt responsable et d'ailleurs je suis davantage paternelle. La mère et plus émotionnelle alors que moi je suis plus sur le plan pratique, du business. Malheureusement c'est aussi important. Je connais des gens qui ont un grand potentiel mais qui se comportent comme des enfants, dès qu'il s'agit de la vie pratique, du quotidien. Je suis là pour les aider. En même temps, je me comporte souvent moi même comme un bébé. Je peux être très forte, protéger les autres, mais aussi me retrouver avec des gens très fort qui me protègent.


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J'ai plein de limites, mais ce qui me plaît c'est justement de voir jusqu'où je peux aller. Ce projet était un risque qui m'a permis de découvrir des choses. Je n'aime pas la sécurité.
Je sents le temps qui passe et je n'ai pas de temps à perdre. J'ai une image très romantique du sacrifice, je m'intéresse à l'image de Jeanne d'Arc ou de Fitzcarraldo. J'ai toujours aimé voir jusqu'où les gens pouvaient aller. La peinture est plus importante pour moi que moi même. Rencontrer des gens qui montrent de l'enthousiasme est primordial pour moi.
Quand on est une personne intuitive et chaotique, on n'a pas sa place dans le monde rationnel et civilisé, c'est très dur.
Il faut trouver sa place dans son milieu. Là tout est parfait, il y a pas d'agression.
Je peux rester seule pendant des semaines et je ne m'ennuie jamais, c'est comme si j'étais au cinéma en permanence.


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C'est une forme de lâcheté que de s'isoler, mais agresser les gens est aussi une forme de lâcheté. C'est aussi  pour ça que je communique et travaille avec eux, ou que je m'intéresse à des expositions, mais j'essaye de voir comment on peut se compléter pour parvenir à communiquer vraiment.
Je trouve très romantique l'idée d'être seule dans la nature et l'idée de l'harmonie entre les opposés, par exemple d'un groupe de tziganes à l'intérieur d'un salon au Ritz en train de danser et faire la fête autour d'un feu. Voilà une idée romantique.
J'apprécie de plus en plus de pouvoir passer d'un univers à l'autre.


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Quand j'était petite il y avait beaucoup de conflit entre ma mère et ma grande soeur. Elles ont eu beaucoup de problèmes ensembles, sans moi. J'ai toujours eu au moins un ou deux amis qui me comprenaient vraiment. Je me suis considérée comme privilégiée de pouvoir me rencontrer seule dans la nature.  Au Chili la nature est spécialement impressionnante, et j'ai éprouvé un état très paisible. Il y a un équilibre. Maintenant j'apprécie cette transition entre urbain et rural. J'aime les deux. Un été, je suis partie avec un amis poète marcher dans le désert pendant des semaines au nord du Chili. On a parcouru une centaine de kilomètres à pied et à la fin, quand on est arrivé à Bahia Inglesa, un centre balnéaire, je suis devenue comme une folle, à faire la fête, voir du monde. J'étais sur le point d'éclater, j'avais besoin de voir des gens. Au fond je suis timide mais aussi très heureuse de voir des gens.


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Être très célèbre peut être dangereux, ça pourrait m'éloigner de ma peinture. Je préfère faire seulement quelques trucs, mais les faire bien, être respectée par les gens que je respecte. Dans ce sens c'est important pour moi d'être appréciée. Je préfère les excentriques qui font passer leur travail avant eux-mêmes, que les gens dont on parle tout le temps et qu'on voit dans le journal tout les jours.


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J'ai fais ce travail plutôt en solitaire. Mes espaces peints sont souvent vides de personnes. Les moments où je me sens le mieux accrochée à la peinture sont en solitude. J'atteins des moments d'euphorie quand je suis seule, je suis un tuyaux qui conduit un équilibre essentiel, qui se fond entre le pinceau et la toile, l'huile et la térébenthine, les pigments et la matière. C'est un lieu où je communique, mais je suis seule. Après, je vais en ville et je cherche à travailler avec d'autres gens, ou je les invitent à l'atelier, comme ça je me sents plus dans la réalité.
Est-ce que je me sents fière d'être toute seule, de me suffire à moi même? Bien sûr, mais en même temps c'est une question que je me pose tout le temps.


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Je travaille souvent avec des gens qui ont un autre centre d'intérêt, on a donc des échanges dans les deux sens, basés sur l'égalité.
Avant, je travaillais avec d'autres artistes aux ateliers Santa Victoria au Chili. Ils étaient plus branchés dans la peinture expressionniste abstraite, étaient intuitifs, alors que moi j'étais plus intellectuelle. On s'apportait pas mal de choses, j'appréciais beaucoup leur humour, ils ne se prenaient pas au sérieux et moi j'étais en train d'expérimenter la peinture et j'avais tendance à me prendre au sérieux. Eux, ils arrivaient à faire de l'humour et rendre tout très organique. La peinture dégoulinait.


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Je pense qu'il a une place pour tout les styles, mais je reste à l'écart de ceux qui veulent contrôler. Je n'aime pas la fanfare d'art contemporain qui fait à la façon du pouvoir. Je n'aime pas le totalitarisme, l'arrogance de la reine ne me plaît pas parce qu'elle est liée au pouvoir.
Je n'aime pas la discipline martiale, je préfère l'ouverture qui n'est pas minimaliste sur le plan des sentiments. Peut être parce que j'ai été élevée par des commerçants, dans des dictatures (Franco et Pinochet) et que l'Amérique Latine à été exploitée par la conquête espagnole puis par les Etats Unis. Peut être est-ce pour ça que j'aime être en France où il y a eu une révolution, non?


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Pourtant les images des grands ateliers sont le reflet même du pouvoir dans le XX siècle. Mais c'est une réaction au contrôle liée à la douleur d'être écorché vif dans ce monde civilisé, une conséquence du contrôle plutôt que le contrôle lui même. J'ai aimé faire ce projet parce qu'il parlait de quelque chose qui est représenté comme des images brouillées, des ruines d'un empire platonique vidé, et maintenant ces espaces prennent un autre rôle, les images ont glissé par la rupture.
Entre 97 et 99 j'ai fait des peintures qui parlaient que de moi. C'est bien de faire des peintures qui parlent aussi des autres.


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Parfois je me sents comme un outil de moi même. Sans le savoir, je crée des tensions pour développer une adrénaline au moment d'organiser, monter ou préparer une exposition, même au moment de peindre. Mais une fois que j'y suis, je reviens à l'intuition.
Il y a pas de limite entre ma vie et mon travail, aucune frontière.
Parfois je fait des choses que je juge totalement irrationnelles au moment où je les fais, mais plus tard, peut être un ans plus tard, je me rends compte que j'avais raison de suivre mon intuition.


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J'ai toujours rêvé de faire partie d'un mouvement, travailler avec quelqu'un d'autre ou d'autres qui travaillent des disciplines différentes, autour d'un projet par exemple. Me dissoudre et devenir une partie. J'aimerais encore plus que ce soit quelqu'un de confiance, mais je ne vois pas trop avec qui, même en duo. C'est plus facile de faire ça dans le travail que dans la vraie vie.
En tout cas, je m'intéresse au présent, je préfère apprécier ce qui se passe maintenant. Je préfère le choix optimiste et penser à des choses qui pourraient se produire. Il y a un système anti-nostalgique très fort en moi.

 

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Je pense souvent à faire quelque chose de très différent de ce que je fais. Je suis très dure avec moi même. J'ai tendance à me dire que je n'ai pas encore commencé à faire un bon travail, mais j'espère encore le faire les prochains cinquante ans qui me restent avant la mort.
Ca m'embêterait beaucoup de mourir sans avoir fait au moins une pièce intéressante. J'estime que je ne me suis même pas approchée de ce que j'ai dans ma tête quand je me réveille le matin. Les vacances sont très intéressantes parce que je sais qu'avant la fin de la première journée j'aurai fait quelque chose de nouveau, j'aurai pensé à un projet qu'on pourrait réaliser, j'aurai collé ou écris des idées, pris des clichés pour des photomontages, etc. J'ai l'esprit très inquiet, je ne me repose jamais, mais je fait ce que j'aime.


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Mon travail, d'un point de vu très mégalomaniaque, se voudrait être pour les autres un catalyseur du mode de vie actuel, des passions et des villes. Je ne veux pas penser que le monde est séparé. On à tendance à opposer les émotions à la technologie, bien que tout le monde soit entouré de technologie, entre la ville et la nature, l'urbain et le rural, ou l'art moderne et l'art contemporain. Cela ne me convient pas.
Je ne veux pas être trop reliée au passé. Quand j'entends parler de karma ou de réincarnation je ne me sents pas à l'aise là-dedans, ce n'est pas que je n'y crois pas, mais je suis perplexe.
Je voudrais plutôt considérer l'Art comme la musique qui réunit deux mondes, à ce niveau là c'est un miracle. C'est une réaction au fait de prendre l'art d'une façon sérieuse, voir élitiste et de réunir le sérieux et le peuple, la nature et la ville, l'émotion et la technologie. On peut mettre de l'émotion dans un ordinateur.
L'important ce n'est pas l'outil mais ce qu'on fait avec.


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L'art change tout les jours la vie des gens, il les aide à se sentir mieux, il fait écho à des émotions intérieures qui se rejoignent avec l'extérieur, ce qui fait tomber la pression. Rien ne vaut une bonne exposition pour que ça aille mieux. Sans ça on serait des volcans.


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Si je voyais tous les jours une bonne exposition, j'aurais moins besoin de peindre. Mon travail est très lié à ce que je vois, à ce que j'entends pour voir et à l'impression que j'ai quand je sorts d'une exposition. Quand je suis sortie de l'expo Scully à la Galerie Lelong, où l'oeuvre de Erik Samakh dans l'expo des "environnementales" à ciel ouvert au parc de Jouy-en-Josas, je me suis sentie très heureuse et détendue, de même qu'à l'expo "les Britaniques et le sexe" à la Galerie Ropac, ou Hitchkok à Beaubourg. J'ai l'impression qu'une partie du boulot à été faite. Mais quand je vais voir une expo et que je ne trouve rien de bon, je me sents désolée, je me dis qu'il va falloir que je le fasse tout moi même. C'est l'éthique de la femme d'intérieur : si personne fait rien dans la maison, c'est à moi de le faire.


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Pour sûr, les images sont mon meilleur moyen d'expression. Je peux avoir des conversations très profondes avec certaines personnes, mais si je compare le travail à l'atelier et la façon dont je communique, j'ai l'impression de rester toujours en surface avec les mots. La peinture inclut tout, elle est plus abstraite et plus émotionnelle à la fois. Elle correspond mieux à ce que je ressens, elle correspond à l'intuition, à mon cerveau, à la nature, à mes yeux, mais pas à la logique.


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Je crois que tout le monde naît avec un sens plus développé que les autres sens. Quand j'étais petite je ne parlais pas beaucoup, mais je dessinais sur papier, sur la terre ou sur du sable. Il y a des enfants comme ça et puis il y en d'autres qui connaissent vingt poèmes par coeur mais qui sont terrifiés par le toboggan, et il y a ceux qui grimpent partout, font des galipettes etc. Enfin bon, on peut voir chez les enfants noir sur blanc ce qu'ils aiment faire.
Quelques années plus tard, à l'age de vingt ans, je parlais beaucoup aussi, mais après ca c'est arrêté.


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Mes premiers souvenirs de peintures sont difficiles à garder. Des images de rêves, des textures très douces comme celle d'un lapin qui mange des carottes ou, plus tard, violentes comme celle d'un visage tailladé par une lame de rasoir.
Mais je ne me souviens d'aucune peinture en particulier, plutôt d'une tonalité.
J'ai un souvenir très lointain, à l'âge de cinq ans, d'être en train de poser à l'atelier d'une peintre, une amie de la famille Cuca Burchard, et j'étais très mal à l'aise, c'était très fatigant. A la maison il y avait un portrait qu'elle avait peint  de ma soeur, mais elle faisait tout les enfants pareil, le paysage du fond était plus amusant.
Le reste, c'était des reproductions de Vassarely ou Klee qui m'intéressaient plus dans les rapports entre les formes qui m'inquiétaient. Ma mère avait aussi un tissu africain, mais là, par contre, la matière de la toile avait la même importance que le dessin.
Il y a un coté de moi qui aime garder des souvenirs, mais un autre coté qui aime tous ce qui est nouveau, ce qui brille.


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Je travaille surtout pour moi même, c'est très égoïste mais aussi parfois je pense à des êtres imaginaires.
Ma grande mère est très importante, je suis sa continuité. Elle a fait beaucoup de choses avant moi, elle a voyagé, fait une famille, beaucoup de choses que je n'ai pas pu faire. Elle a posé des modèles que je reproduis. Si un jour j'ai une petite fille, j'espère pouvoir lui léguer ce qu'elle m'a légué, j'espère qu'elle sera fière de moi et qu'elle continuera ce que j'ai commencé.


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Je n'ai pas peur de vieillir dans le sens émotionnel ni physiquement, je n'ai pas peur de l'âge mais plutôt envie de maturité par bien des aspects. Quand j'étais petite je voyais ma grande mère et j'avais l'impression de voir comment j'allais être. J'espère que je trouverai la paix et je ne perdrai pas mon temps avec ce qui ne vaut pas la peine. Mais le plus compliqué c'est d'arriver jusque là, ça demande beaucoup de travail. La seule chose qui me fait peur avec l'âge, c'est perdre du temps. Il y a des jours où j'ai l'impression d'avoir fait beaucoup de choses pour mes 32 ans et parfois j'ai l'impression de n'avoir rien fait.